Serge Klarsfeld [04:24:23]

L'exode, les maisons d'enfants de l'OSE (Oeuvre de secours aux enfants)

  • Jean-Baptiste Péretié
    On reviendra, bien sûr, à votre relation à ce pays, à l'Allemagne et aux Allemands, notamment dans la période d'après-guerre. Est-ce que si on revient, donc, à l'exode, vous êtes avec votre mère et avec votre soeur à Capbreton ?
  • Serge Klarsfled
    Oui.
  • Jean-Baptiste Péretié
    Qu'est-ce qu'il se passe ensuite ?
  • Serge Klarsfled
    Ensuite, ma mère a décidé d'aller à Moissac. Je pense qu'il y avait un bouche-à-oreille et que c'est à ce moment-là que les organisations juives d'assistance ont joué en France, ont commencé à jouer, en France, leur rôle qui a été essentiel pour la survie d'une bonne part des Juifs, c'est-à-dire de donner des conseils, etc. Elle est allée à Moissac, et je me souviens donc d'être parmi d'autres enfants juifs à Moissac. Nous sommes restés un certain temps à Moissac. Et là aussi, le bouche-à-oreille, ou bien la communication, tout simplement, fait que ma mère, qui n'avait pas d'argent, elle était coupée de la banque, coupée de le Roumanie, ma mère est partie dans la Creuse, à Grand-Bourg, un petit un village qui se trouvait à proximité de Masgelier, château qui était loué par l'OSE, pour abriter essentiellement des enfants juifs allemands, autrichiens, polonais, dont elle avait la charge, cette organisation. Et d'autres organisations similaires, depuis l'avant-guerre, puisque déjà, des enfants allemands, autrichiens, arrivaient en France, et l'OSE se chargeait d'eux. Donc, je me suis retrouvé, avec ma soeur, à Masgelier, à l'OSE, et ma mère était au Grand-Bourg, un village charmant de la Creuse, en zone libre.
  • Jean-Baptiste Péretié
    C'est à Moissac que vous aviez failli vous noyer ?
  • Serge Klarsfled
    Oui. A Moissac, je me souviens d'être tombé dans l'eau. Et je me souviens encore de la sensation d'être dans l'eau et d'essayer de me rattraper à quelque chose. Et les enfants sont au bord de l'eau, y compris ma soeur, et ils trépignent. Ils ne savent pas quoi faire. Et moi, je ne suis pas très loin du bord. Et j'essaye de m'accrocher. Et finalement, je réussis tout seul à m'accrocher à des roseaux ou à des herbes, et on me remonte sur le... Ils me remontent sur la berge. Mais j'ai vraiment la sensation de me noyer. J'ai manqué me noyer à Moissac, quoi.
  • Jean-Baptiste Péretié
    Vous aviez quatre ans et demi ou cinq ans.
  • Serge Klarsfled
    J'avais cinq ans, oui, cinq ans exactement. Et donc, cinq ans aussi quand je suis à Masgelier. Et quand je suis revenu, plus tard, à Masgelier, dans la Creuse, j'ai retrouvé, à la mairie, les traces de notre passage, donc, au Grand-Bourg et à Masgelier.
  • Jean-Baptiste Péretié
    Quelle était l'atmosphère qui régnait dans ce château de Masgelier, dans cette maison de l'OSE ?
  • Serge Klarsfled
    Ma soeur s'en souvient mieux que moi. Elle n'a pas très bon souvenir de Masgelier. Il y avait Masgelier et à côté, il y en avait un autre qui s'appelait Chabannes. A Chabannes, il y avait une atmosphère plus familiale, et les enfants se rappellent de Chabannes avec beaucoup de sympathie, et... Masgelier, ma soeur me dit que c'était beaucoup plus dur. En tout cas, je dirais que c'est là que j'ai risqué de mourir réellement. Bon, c'est pas la faute des Juifs, mais la faute de la nourriture. Parce qu'on donnait des pois chiches. J'ai mangé des pois chiches, et j'ai eu l'appendicite et ils ne s'en sont pas rendu compte. Il n'y avait pas de docteur. Il y avait des moniteurs qui étaient expérimentés, certainement, mais ils ne s'en sont pas rendu compte. Et il y a quelques années, j'avais retrouvé... Ou plutôt, c'est lui qui m'a retrouvé, le docteur Cogan, mais il est mort il y a deux ans, le docteur Élysée Cogan, qui était roumain, et qui allait de maison de l'OSE en maison de l'OSE, les maisons de l'OSE étaient dans la Haute-Vienne et la Creuse, et s'assurait de l'alimentation. Et le docteur Cogan a vu que j'avais l'appendicite en pleine péritonite, et que j'allais mourir. Alors, il est arrivé dans la nuit, et je me souviens très bien comment il m'a... Enfin, comment j'ai été transporté en voiture. Mais lui, il me l'a raconté. Et comment il m'a transporté, donc, à l'hôpital de Guéret. A l'hôpital de Guéret, le chirurgien a dit que c'était trop tard, mais qu'il allait quand même, puisque c'était trop tard, qu'il allait quand même opérer. Et je suis resté... Ma mère, qui était pas au courant, parce qu'elle venait nous voir chaque semaine, à pied, mais elle est arrivée ensuite à l'hôpital, et je suis resté trois semaines à l'hôpital, entre la vie et la mort. Et finalement, c'est allé du bon côté. C'était quand même une épreuve dure. Je me souviens même de la première nuit dans cet hôpital, après l'opération. C'était, c'était, c'était dur. Ensuite quand ma mère est arrivée, c'était plus facile.